L’utilisation du bois comme source d’énergie pour des activités diverses a conduit à la déforestation quasi-totale d’Haïti. Et pour cause, la couverture végétale se situe à moins de 1, 44 %. Avec l’abattage annuel de 500 mille tonnes d’arbres, la dégradation environnementale va s’aggravant. Une situation qui exige une intervention urgente de l’Etat.


« C’est un désastre. C’est une épée de Damoclès qui est sur notre tête et qui risque d’avoir des conséquences sociales, politiques et économiques désastreuses et à court terme s’il n’y a pas une application de la loi et un programme d’urgence pour l’environnement », avertit Richard Cantave, chargé des Relations publiques à la Fondation Seguin, un établissement de défense de l’environnement, se prononçant sur la coupe du bois en Haïti.
L’abattage des arbres dans le pays est en effet systématique. Si dans le temps, on utilisait certains types d’arbres, notamment ceux poussant dans les endroits arides, pour fabriquer du charbon, désormais les arbres fruitiers tels les manguiers et les avocatiers subissent le même sort. Et aucun endroit du pays n’échappe au déboisement. Même les fabricants de meubles se plaignent de «la rareté des bois précieux comme les cèdres, les acajous, en raison de la déforestation accélérée du pays ».
De l’avis des écologistes et de nombreux experts, le déboisement à outrance constitue l’une des plus graves menaces pour l’environnement en Haïti. Une étude réalisée par l’institut Panos a révélé que la couverture végétale est passée de 60 % en 1923 à moins de 1, 44 % maintenant. Cette situation semble loin de s’estomper puisque l’abattage des arbres se fait au rythme de plus de 500 mille tonnes par an.
De l’avis du directeur adjoint à la promotion des Ressources pour le développement durable du ministère de l’environnement, l’agronome Dimitri Norris, la tendance va se maintenir. « On coupe les arbres en Haïti pour faire de l’argent. C’est un circuit, certes, informel mais assez organisé et profitable à beaucoup de gens. On continuera à abattre des arbres autant qu’on en trouve même si cette exploitation fragilise l’environnement », affirme-t-il.
Les actions destinées à dissuader les contrevenants sont rares. Si l’on en croit M. Cantave, il y a « absence quasi-totale de programmes de l’Etat haïtien touchant le problème de la déforestation ». De plus, ce n’est pas la baisse de la demande qui va pousser à arrêter la coupe de bois. Celui-ci, en effet, est utilisé dans diverses activités et sous différentes formes.
Utilisation accrue et diversifiée du bois
Transformé en charbon de bois, il sert, dans les ménages et dans les restaurants de rues, à la cuisson des aliments, notamment dans les villes. D’ailleurs, pour M. Cantave, le charbon de bois est la cause fondamentale de la déforestation. «L’utilisation quotidienne de cette forme d’énergie, jointe au commerce qui se développe autour, est la cause première du déboisement dans le pays», dit-il.
Si de nombreux consommateurs de charbon de bois déclarent souhaiter utiliser des réchauds, des fours ou autres appareils à gaz, ils estiment néanmoins que le coût du propane, le gaz utilisé en Haïti, est trop élevé sur le marché et par conséquent prohibitif. Une bonbonne de 25 livres de gaz propane se vend à 625 gourdes tandis que le sac de charbon, dont la durée d’utilisation est presqu’identique, coûte 400 gourdes. En outre, les consommateurs qui ne peuvent pas acheter un sac de charbon, peuvent s’en procurer au détail, en fonction de leurs capacités financières, ce que ne permet pas le gaz.
Comme source d’énergie pour faire fonctionner les boulangeries, les blanchisseries et les distilleries, les propriétaires utilisent également le bois. Dans la construction, on l’emploie comme pieux pour le support des dalles en béton. De même, si la menuiserie n’est pas cataloguée comme grand responsable du déboisement en Haïti, il n’en demeure pas moins qu’elle utilise les bois précieux. Ces derniers sont aussi utilisés dans la fabrication de produits de l’artisanat.
Cependant, le directeur du bureau des Mines, l’ingénieur Dieusseul Anglade, n’impute pas la déforestation à la seule « demande excessive » du charbon de bois. Pour lui, l’explosion démographique et la lutte contre la pauvreté constituent une cause fondamentale du déboisement. La nécessité de produire pour survivre a amené au défrichage de « certaines aires impropres à la culture » et à l’abattage des arbres qui s’y trouvent.
Le déboisement, une action aux conséquences multiples
La déforestation contribue à fragiliser considérablement les ressources naturelles, si l’on en croit l’agronome Norris. Aussi, assiste-t-on à l’érosion du sol, à la diminution des ressources en eau puisque l’infiltration de l’eau dans le sol baisse. Des espèces animales ou des plantes vont disparaître.
Pour M. Norris, l’abattage des arbres contribue à détruire l’équilibre de l’écosystème. « Un arbre, c’est un point d’interaction entre différentes ressources. A travers ses racines, il retient le sol. Il joue aussi un rôle important dans la régulation du cycle de l’eau. C’est enfin un élément qui sert d’abri à la flore et à la faune. Bref c’est un élément régulateur des autres ressources naturelles que sont la terre, l’eau, l’air, la flore et la faune», dit-il
Des pistes pour inverser la tendance
Certaines mesures ont déjà été préconisées par les agences et les experts qui se sont penchés sur le cas d’Haïti. Ces propositions reprises par M. Cantave s’articulent autour de la vulgarisation, dans un premier temps, des réchauds améliorés. Ce type de réchauds étant fermés, ils consomment 50% de charbon de moins que les réchauds traditionnels et atteignent une température de cuisson en un laps de temps inferieur de 50% du temps normal. Dans un second temps, l’utilisation du charbon de bois doit être abandonnée totalement au profit du gaz propane dans toutes les couches de la société.
M. Cantaves s’insurge d’ailleurs contre la non application par l’Etat de ces mesures, soulignant que « des millions de dollars ont déjà été dépensés pour faire le diagnostic de la situation et proposer des mesures ».
« La lutte contre la déforestation doit être une priorité. L’argument relatif à la cherté du gaz propane ne tient pas dès lors que celui-ci rentre dans nos priorités. L’Etat saura en trouver les moyens. Il n’y a pas d’autres solutions. Cuba, la République Dominicaine en font autant », fait remarquer M. Cantave
Le chargé des Relations publiques de la Fondation Seguin prône aussi des actions de sensibilisation. La production, par cette Fondation, du documentaire « parc La visite, patrimoine en péril » montrant la situation de cet espace, répond à une « nécessité ». « Il y a une grande carence d’informations voire une méconnaissance de la situation exacte du déboisement, de la déforestation et de la problématique environnementale en général dans le pays », fait-il remarquer.
Quant au directeur du bureau des Mines, il propose de mettre l’accent sur la lutte contre la pauvreté afin d’offrir une alternative à ceux qui n’ont d’autres choix que la coupe des bois. Il soutient, par ailleurs, la promotion des projets de substitution au charbon de bois.
Ces sources d’énergie alternative sont le gaz propane, le gaz butane ou le kérosène. « Elles doivent être disponibles dans tous les recoins du pays et à un prix plus compétitif que le charbon de bois de telle sorte que les charbonniers ne soient plus encouragés comme ils le sont maintenant », conseille M Anglade.
Si l’utilisation du gaz est présentée comme une option face à l’abattage des arbres, il n’en demeure pas moins que la hausse du prix de ce produit sur le marché international et des difficultés de les subventionner risquent de constituer de sérieux handicaps à ces projets. Aussi, la fabrication des briquettes de papier à l’instar d’une usine installée par le PNUD à Carrefour-Feuille, un des quartiers défavorisés de Port-au-Prince, parait être un projet assez porteur.
Ce projet a permis de traiter 108 tonnes de déchets par semaine aboutissant à la production de 450 briquettes par jour. Il présente certains avantages en termes de coût par rapport au charbon de bois. A titre d’exemple, pour la cuisson d’un repas pour 10 personnes, la quantité de charbon nécessaire est évaluée à 75 gourdes contre 20 gourdes pour l’utilisation des briquettes.
Cette expérience se réalise sur une petite échelle. Cependant, la fabrication de briquettes de papiers offre d’excellentes perspectives d’autant plus qu’elle permet de traiter la question des déchets et d’offrir des emplois.