Etre fleuriste en Haïti et vivre de cette profession, sans assurance ni crédit abordable, n’est pas chose aisée. Malgré tout, dans la région métropolitaine, des dizaines de personnes s’accrochent à cette profession et arrivent tant bien que mal à faire vivre leur famille.

Sur la place Saint-Pierre, à Pétion-Ville, ils sont en tout une soixantaine de personnes, sous une tonnelle, entourées de fleurs et de senteurs agréables, entrain de fabriquer tous les jours des bouquets. Et, comme pour l'ensemble de ses collègues, le commerce des fleurs est pour Mariéla Cénove, 56 ans, son unique gagne-pain.
Mariéla tient ce commerce depuis plus de 40 ans. Elle a fait ses débuts dans ce métier à l’âge de 12 ans aux côtés de son père fleuriste. Depuis, comme une abeille, elle s’est accrochée aux fleurs. Avec les revenus qu’elle a pu tirer de son commerce, elle élève ses cinq filles.
Aujourd’hui Mariéla devient une spécialiste des arômes. Elle peut vous indiquer la provenance d’une fleur juste en l’inhalant. « Ça c’est une marguerite produite à Kenscoff. Ce buis provient des Cayes. Cette rose vient de Saint-Domingue, celle-là vient de l’Equateur », s’amuse-t-elle à deviner les yeux fermés dans son commerce près de la place Saint Pierre.
Mais quand on demande à Mariéla combien elle gagne par jour, elle est vaguement hésitante : « ça dépend des jours ». « Il y a des jours où l’on ne vend pas grand-chose. Parfois une journée rapporte juste 500 gourdes », précise-t-elle. Une situation qui prévaut surtout durant la saison morte qui s’étend seulement du « 3 janvier au 12 février ».
« D’autres fois aussi, on peut gagner plus de 15.000 gourdes en une journée », enchaine Sergo Souffrance qui travaille en ce lieu depuis 25 ans. « Généralement on fait de bonnes affaires durant la Saint Valentin (14 février), les fêtes de fin d’année (décembre) ou en mai, à cause des premières communions et de la fête des mères. Nous avons beaucoup de commandes durant ces périodes », indique Sergo qui signale que le prix d’un bouquet varie entre 200 gourdes et 6000 gourdes.
« Ici c’est le lieu saint des fleurs », fait remarquer Sergo Souffrance, avec fierté. Les fleuristes de la place Saint-Pierre jouent également le rôle de fournisseurs et approvisionnent les maisons de fleurs de Port-au-Prince et de Pétion-ville. Leurs fleurs proviennent de Kenscoff et de la République Dominicaine voisine.
Si Haïti est une référence au niveau des orchidées, en revanche la République Dominicaine et l’Equateur sont les maitres au niveau des roses, nous dit Sergo Souffrance.
Les fleuristes abandonnées à eux-mêmes
Sollicités pour tous types de cérémonies heureuses ou tristes, les plus grands aléas guettent cependant le métier de fleuriste.
En effet, les fleuristes manipulent un produit hautement périssable dont la durée de vie n’excède guère quatre jours. De plus, aucune forme d’assurance ne protège le commerce de ces petits artisans. Ajouté à cela, des taux d'intérêts exorbitants rendent quasiment impossible l'accès au crédit. Des institutions de microcrédit aux banques commerciales, les taux d’intérêts oscillent en effet entre 36% et 72% l’an.
« Seulement une dizaine d’entre nous ont contracté des prêts à ces conditions », nous dit Sergo.
Jean Pierre Marcellus, 31ans, regrette de son côté la dépendance accrue d’Haïti vis-à-vis de la République Dominicaine. « Toutes les semaines, nous sommes obligés d’aller là-bas », dit-il.
« Ces 20 dernières années, nous sommes encore plus dépendants qu’avant », renchérit Sergo Souffrance. « Avant, nous produisions des roses d’aussi bonne qualité que la République Dominicaine, surtout au niveau de la commune de Carrefour (Sud de Port-au-Prince). Mais depuis 1986, ces cultures ont été progressivement abandonnées », signale-t-il.
Aujourd’hui, les roses produites en Haïti ne sont pas compétitives. Sergo Souffrance met l’avantage comparatif de la République Dominicaine au compte d’un meilleur encadrement des producteurs dominicains par l’Etat de ce pays. « Ils ont des agronomes et ont accès au crédit à des taux préférentiels ».
La dépendance vis-à-vis de la République Dominicaine a des conséquences déplorables. Elle augmente les risques de perte du produit. En effet, les importations de fleurs souffrent souvent des retards au niveau de la douane, ce qui est préjudiciable aux acheteurs. « Parfois nous perdons toute une cargaison de fleurs à cause du retard dans le processus de dédouanement », s’est plaint M. Souffrance.
Autre facteur, les troubles sociopolitiques. Les fleuristes de la place Saint-Pierre sont tous marqués par le mois de février 2004. Une époque de vache maigre s’accordent-ils à dire. « Nous avons fait une perte énorme. Les gens n’ont pas pu fêter la saint-Valentin à cette époque à cause des manifestations de rues. Nous avons perdu tous nos stocks. Une perte chiffrée à près d’un million de gourdes», a indiqué Jean Pierre Marcellus.
Les fleuristes de la Place Saint-Pierre sont comme « une grande famille », si l’on en croit les différents témoignages. Cependant, ils ne se regroupent pas en association ou au sein d’une coopérative, ce qui aurait pu se révéler un palliatif au problème d’accès au crédit et à l’assurance. Ils promettent de réfléchir sur cette question mais, pour l’instant, leur entraide se manifeste de façon informelle.